20h. ‘’ Vous êtes à 5 ! La moitié, c’est super ! ‘’

J’apprécie ton enthousiasme, demoiselle de bonne volonté et au sourire plein de dents. Mais, en toute honnêteté et sans aucune animosité, je commence à en avoir plein les rouffles. Et puis, j’ai froid.

21h. ‘’Allez, plus que 2 cm, on y est presque ! ‘’ La dilatation la plus longue du cosmos. Je jette un œil à Chamois. Il a la tête du mec qui y croit plus. Un mérou désabusé. Y commence à maugréer des ‘’Putain, y va pas naître un 2 mai cahème, c’est pourri le 2 mai. Faut le sortir quoi, y’a pas moyen qui naisse un 2 mai.’’ De toute évidence, le sens des priorités commence à en prendre un coup.

22h. Réveil numéro 24. ‘’ Bonne nouvelle ! On est à 10, ça y est ! ‘’

Joie, excitation interne, Chamois, réveille toi, on y est putain, sors la Go Pro, prépare le body du gosse, redresse toi, peigne toi nom de dieu, sois beau, fais honneur, on y est, lalala, attache moi les cheveux, remets moi le coussin, on va pousser, là, bordel !

‘’ Bon, on va se laisser deux heures voir s’il descend ! A tout à l’heure ! ‘’   

… Heu … Pardon ? …

… S’il vous plait ? …

… Quelqu’un ? …

… On n’accouche pas en fait, là ? …

A partir de là, j’ai compris un truc fondamental pour la suite. Les fameux 10 cm de dilatation, on croit, de coutume, que c’est le sésame. Hé beh je vais te dire un truc : pas du tout. Ca peut aussi juste vouloir dire que la porte d’entrée est CERTES, grande ouverte, mais que le locataire tape un roupillon au fond du garage. Et, que, de plus, il n’a ABSOLUMENT pas l’intention d’en bouger. Une dilatation complète n’est donc PAS, à mon grand désespoir naissant, une certitude d’accouchement par voie basse.

22h45. Ultime exploration gantée de mon dedans par la gentille sage femme. Qui s’écarte, pour laisser place à l’obstétricienne. Mon flair me dit que ça sent pas bon.

’Bon alors … Bébé n’a pas l’intention de venir tout seul nous voir, alors il va falloir qu’on l’aide … un peu … On va donc faire une césarienne. MAINTENANT. Il est trop haut et il ne descendra pas. A de suite.‘’

Il m’est apparu que la meilleure des réparties sur l’instant, face à cette tirade beaucoup trop longue, afin d’illustrer mon désarroi, fut de simplement … dégueuler. Faut pas me provoquer après 2 jours sans bouffer, aussi. J’ai envoyé Chamois dans le couloir pour préserver ce qui me restait de dignité, j’ai prévenu la gentille sage femme d’un timide (mais ferme) ‘’ je vais gerber’’, et vlan.

23h. Je reprends mes esprits et intègre doucement l’idée qu’on va vraiment me découper pour aller chercher Foetu. Je suis en pleine auto-consolation à base de ‘’dis toi qu’au moins, t’auras pas le carnaval de Rio qui te sort du croupion, comme toutes tes copines au moment de pousser, vu que tu vas PAS pousser’’, quand soudain, un visage connu refait son apparition, dans toute candeur : le Lampadaire.

’Je vais injecter un produit dans la perfusion, vous n’allez plus rien sentir au niveau du tronc jusqu’au bas du corps’’.

D’accord Madame. Je vous en prie, ne vous encombrez pas de tact, ça prend de la place pour rien. Je peux pas lutter là t’façon, vous êtes plus nombreuses que moi. Je me demande quel effet ça va f… Ouh, ça fait très froid dans le dos, là. Ha, et ça fait très baver aussi, teh.

Ok, en fait poussez vous, je vais re-gerber.

VOI-LA. Pas le temps de préserver Chamois cette fois. On lui dit qu’il va aller s’habiller pour m’accompagner. Je touche ma jambe, je sens plus rien. ‘Fin je sens que je touche une jambe, mais c’est pas la mienne. C’est dégueulasse. On me fait glisser sur un autre lit, un qui a des roulettes. Je suis une charolaise inerte qui commence à trembler. Le froid, la trouille, la fatigue. Les trois, on sait pas trop.

23h12. On arrive au bloc. Cinq bonnes femmes s’affairent autour de moi. Le geste est rapide, précis. Ca prépare, ça installe, ça vérifie, ça note, ça monte un champ opératoire, et ça … m’attache les poignets en croix. Alors j’avais bien compris que ça serait pas farniente à Majorque, mais de là à jouer à Jésus, y’a quand même un fossé.

Je demande pourquoi on m’attache, la personne la plus proche de moi à cet instant est le Lampadaire, qui me répond brièvement que ‘’c’est normal’’.

Génial ! Je vais mieux ! Tout va bien, les mecs ! C’EST NORMAL !  …

Puis, elle vérifie un truc dans sa voie veineuse et j’ai le malheur de lui demander ce qu’elle fait. Je tremble de plus en plus, je claque des dents. C’est quand même fou qu’il fasse si froid dans un bloc opératoire et qu’on t’autorise pas à apporter ton duvet. Le Lampadaire me répond, agacée, qu’elle va pas pouvoir répondre à chaque fois que je pose une question. Mais PARDON quoi ! J’ai juste pas l’habitude qu’on me taille dans le lard pour en sortir un être vivant ! Que l’on m’excuse !

Il est temps qu’on me rende Chamois, là. Ca tombe bien, il fait son entrée. Chamois est un cosmonaute, ce soir. On lui voit plus que les yeux. Il s’installe sur une chaise à coté de ma tête et commence à me causer.

-       ‘’ On va faire des trucs sympas cet été, tous les trois.

-       Oui … - je sens qu’on me remue, en bas… c’est étrange

-       Tu aimerais faire quoi toi ?

-       J’aimerais … arrêter de claquer des dents … - Ca bouge, ça bouge beaucoup … y’a des bruits bizarre

-       C’est normal, c’est presque fini… Regarde moi, c’est sérieux, tu aimerais faire quoi toi, pour les vacances ?

-       Je veux aller à la mer … On va … lui montrer la mer … - Je crois qu’on est en train de me monter dessus … -

-       Tu veux aller où ?

-       Je veux … visiter le Verdon … tu m’as dit qu’un jour, on irait … - C’est pas une impression, on me monte dessus … on m’appuie fort … je respire plus … on m’écrase … -

-       Regarde moi, chut, ça va. On va aller voir le Verdon, tous les trois. On va partir en camion et on va voir le Verdon, tu vas voir comme c’est beau.

-       J’ai froid … ‘’ - On m’écrase plus. Je me sens légère

Il n’y a plus de bruit. Je ne sens plus la pression sur mes côtes. Je ne sens plus rien. Comme si tout était sur Pause. Quand soudain, un petit miaulement plein de bulles fend le silence. J’arrête de trembler. Je recommence à respirer.  

-       C’était quoi ?

-       C’est lui. Il est là.‘’

Vendredi 1er mai, 23h33.

Tu as donc couiné pour la première fois, avec tes cordes vocales de chaton mouillé, le 1er mai, in extremis, comme pour faire plaisir à ton père. Soit 40 heures après le début du déclenchement. C’est peut être pas pour rien que ce jour s’appelle ‘’Fête du TRAVAIL’’, finalement.  On en retiendra essentiellement qu’il est bien plus aisé de démouler un Flamby qu’un bonhomme de 4,080 kilos. Que les anesthésistes ne sont pas des gens comme nous. Que certains Papas, dans toute la frustration de leur inutilité, peuvent s’avérer héroïques de par leur simple présence, douceur et humilité. Le vendredi 1er mai, à 23h33, on est enfin devenus trois.

Mon Poussin, mon Amour, mon Doudou, tu es plein de cheveux, comme je t’imaginais. Mon Chéri, mon Petitou, mon Bananier, tu as tous tes doigts de pied, je les ai compté. Mon Bébé, mon Petit pois, mon Champignon, tu as des poils au dos, des mains immenses et un tout petit nez.

Maman est défoncée, Papa est chevrotant. On est tellement heureux, on a tellement de chance.

Ca y est mon Canard, c’est fini. Ca y est, mon Croquette.

Tout commence. 

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